Pat Kalla

Avec ce sens de l’écriture qui a longtemps mijoté dans la marmite des contes africains, le chanteur franco-camerounais Pat Kalla nourrit l’esprit mais aussi le corps sur les chansons de son nouvel album Jongler, en revisitant quelques-unes des musiques les plus dansantes du continent.

Un coup d’œil furtif vers le calendrier s’impose. D’autant que la pochette de l’album laisse planer un léger doute : est-on vraiment en 2019 ? Ou sommes-nous revenus par magie quelques décennies en arrière, à l’époque de Mbamina, Bozambo ou du Zulu Gang de Jacob Desvarieux ? La question se pose alors que démarre African Disco, le premier des douze titres de Jongler, même si l’absence de tout craquement si caractéristique d’un vinyle donne déjà un indice.

“L’idée était de rendre hommage aux orchestres d’Afrique subsaharienne des années 60 à 80, notamment du Congo, du Cameroun ou du Nigeria, et de retrouver cette ambiance-là” explicite Pat Kalla, qui a de nouveau collaboré pour ce projet son acolyte Bruno “Patchworks” Hovart, producteur-multiinstrumentiste présent sur tous les fronts. Ces deux-là se sont distingués ensemble dès 2015 en montant le collectif Voilaaa, à la fois groupe et sound system, repéré illico par le tordant On te l’avait dit sur l’album éponyme, dont le succès radio leur a permis de faire perdurer l’aventure.

À travers ce “laboratoire d’exploration des musiques africaines”, avec sa dimension de “vecteur d’histoire musicale » à laquelle il se dit particulièrement sensible, le chanteur installé à Lyon a renoué avec tous ces artistes qui ont fait partie de son éducation musicale. Pour ce nouveau disque, ils lui ont donné envie d’avoir en studio “plein d’instruments, plein de chœurs, de trompettes et de saxophones”.

Culture rebelle

Dans son enfance, pourtant, c’est la formule intimiste guitare-voix qui le touche. En particulier Eboa Lotin, figure de la musique camerounaise à partir des années 60, “avec des textes poétiques, influencés par la Bible. C’était engagé, mais il enrobait tout ça de douceur.

Ce n’était pas un Fela, le poing levé.”

Rébellion et revendication arrivent avec l’adolescence, sur fond de hip hop, de slam, de culture afro-américaine, entre les Last Poets et Gil Scott-Heron. Ses voyages dans sa famille paternelle, la prise de conscience des rapports entre l’Occident et l’Afrique secouent ce fils de militant de l’UPC (Union des populations du Cameroun), engagé pour l’indépendance de son pays avant de venir vivre en France. “Il m’a appelé Patrice, en référence à Lumumba, ce qui a aiguisé mon appétit de justice”, assure le chanteur de 45 ans.

Quand il commence à s’exprimer dans la rue, à la fin des années 80, il improvise. Il cherche à transmettre, marqué au fond de lui par les cassettes audio que sa grand-mère envoyait régulièrement de Douala pour donner des nouvelles et qui se terminaient chaque fois par un conte que le père de Pat traduisait.

Tout en multipliant les expériences musicales avec différentes formations de la scène lyonnaise durant des années, ponctuées de quelques enregistrements (Hommage à Eboumbo Martin en 2001, Nigga en 2005 avec E-Brothers), il se forme aussi au conte. Il commence à en écrire à 19 ans. Ses premières apparitions dans ce registre auprès de la communauté camerounaise lui valent quelques sueurs froides mais s’avèrent formatrices.

Conteur et chroniqueur radio

Deux spectacles de contes musicaux suivront. L’un sera retenu par le réseau des Jeunesses musicales de France et obtiendra le prix Mino de l’Adami en 2011, et l’autre servira de support à un album paru en 2014, La Légende d’Eboa King. Il décline aussi ses récits pour la toile, avec la web-série Pat Kalla s’la raconte.

Les chroniques hebdomadaires qu’il rédige pour Radio Nova pendant près de cinq ans servent l’écriture de cet admirateur de Mongo Beti et de Francis Bebey– qui lui a inspiré la chanson Pygmées. L’exercice contraignant l’oblige à modifier son approche. “Il y a un caractère d’urgence. Avoir peu de temps développe l’imaginaire, la spontanéité”, reconnaît-il.

Piquants, drôles, conçus avec un gout de la formule et un art du récit, à l’image du tube Ancien Combattant du Congolais Zao qu’il a repris, les textes de Pat Kalla, qu’ils soient destinés à ses chansons, ses contes ou ses chroniques, évitent les dangereux récifs : jamais moralisateurs, mais jamais gratuits non plus quand ils prêchent le juste, l’amour, la bonne parole. Sûrement l’héritage philosophique d’un grand-père pasteur qui accueillait les plus démunis chez lui au Cameroun.

Pat Kalla Jongler (The Pusher Distribution) 2019

Source : RFI
https://musique.rfi.fr/musique-africaine/20190123-pat-kalla-album-jongler

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